samedi 30 avril 2011

étude : La Fontaine, Les Animaux malades de la peste (VII,1)

La Fontaine, les animaux malades de la peste

Analyse de la fable, lecture analytique
Pour l'analyse de cette fable, il convient d'examiner le titre, la composition, l'énonciation, le lexique, la métrique, les figures, ... à titre préparatoire.
Ces prérequis permettent d'aborder le sens premier et le sens second de cette fable.
Autre prérequis : la connaissance du genre apologétique, et des "fables" de La Fontaine.

Etude de la fable


Ėtude de la fable « Les Animaux malades de la Peste » (VII,1), pour une explication orale du texte.

Introduction

·         La biographie de La Fontaine et son œuvre
·         Les Fables : présentation globale.
·         Présentation de la fable étudiée et de sa composition.
L'apologue, hétérométrique (composé d'alexandrins et d'octosyllabes, et d'un vers trisyllabique) comporte une fable (récit) et une moralité (les deux derniers vers).
La fable elle-même comporte un préambule qui dramatise et pose la situation (vers 1 à 14). Vient ensuite le discours du Lion et les réactions qu'il suscite (v. 15 à 48). Le discours de l'Âne et les réactions qu'il suscite occupent les vers 49 à 62.
·         Annonce du plan d'étude. À l'oral du baccalauréat, il est posé une question à préparer. Le plan d'étude doit répondre à cette question. Aussi l'examen du texte ci-après proposé n'est-il pas reproductible en l'état.
·         Lecture : il faut « mettre le ton », respecter la ponctuation, et donner autant que possible une lecture « intelligente » du texte. Ce qui revient à « faire vivre » le texte.



Étude de la fable

Le titre

Le titre a la particularité de présenter une situation, au lieu de personnages : Les Animaux malades de la Peste. La structure [dénomination plus caractérisation] n'est pas la plus fréquente dans les titres des fables. Surtout, le pluriel généralisant et le terme animaux créent un horizon d'attente particulier dans la mesure où nombre de fables mentionnent dans leur titre des animaux particuliers. Il n'y a qu'une autre fable dont le titre mentionne collectivement les animaux : Tribut envoyé par les Animaux à Alexandre (IV, 12). La caractérisation malades de la Peste a aussi son originalité en ce qu'elle suggère une situation de difficulté initiale, et très grave (plus que Le Chartier embourbé [VI, 18], Le Lion amoureux [IV, 1], L'Avare qui a perdu son trésor [IV,2], Le Lion devenu vieux [III, 14]).
Le titre apparaît comme « dramatique », car la peste était, vu sa morbidité et sa contagiosité, la pire des calamités.

Le Préambule

Le préambule (vers 1 à 14) comporte deux parties : une présentation du mal qui affecte les animaux (v.1 à 6), et une évocation des conséquences de ce mal (v. 7 à 14).

Le "mal" et sa dramatisation

L'attaque du premier vers Un mal renforcée par l'attaque du deuxième : Mal que ... dramatise d'emblée le propos, surtout dans le contexte théologique du XVIIe siècle, où "mal" évoque le "Malin", le diable. Les deux caractérisations de ce "mal" : qui répand la terreur et que le Ciel en sa fureur / Inventa évoquent une destruction massive : la fureur du Ciel évoque aussi bien le Déluge que la disparition de Sodome : des extinctions massives. Les termes fureur et terreur riment ensemble et se renforcent l'un l'autre, par l'allitération en r, qui évoque phonétiquement le tonnerre (la foudre divine), et par leur signification : la fureur est une colère aveugle et extrême et la terreur (sa conséquence) est le stade extrême de la peur.
Le vers 3 justifie ce "mal" aveugle et destructeur : que le Ciel / Inventa pour punir les crimes de la terre. La terre par métonymie désigne ceux qui vivent sur cette planète. Le Ciel représente le monde divin, qui élabore les règles et sanctionne les manquements : les créatures vivant sur la terre ont un libre-arbitre qui leur permet le choix entre le bien et le mal, mais leurs mauvais choix sont sanctionnés, surtout s'il est question de crimes, fautes pénales les plus graves dans toute législation.
La périphrase des trois premiers vers trouve son éclaircissement au début du vers 4 : La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom). La parenthèse du fabuliste éclaircit la périphrase (et la désigne).
Cet éclaircissement autorise une seconde périphrase : Capable d'enrichir en un jour l'Achéron (vers 5), c'est-à-dire de tuer massivement. Cette figure est cependant plus compexe que la précédente : l'Achéron est l'un des deux fleuves qui bordent Les Enfers (le royaume des morts) dans l'antiquité grecque. Et par métonymie, il désigne la mort. Le terme enrichir, concernant la mort massive, relève de la figure de l'antithèse, puisqu'il s'agit de pertes. Cette deuxième périphrase dédramatise la première par sa complexité, et par ses incidences culturelles.
Toutefois le vers 6 reste inquiétant : la Peste... Faisait au animaux la guerre. La syntaxe pose à la rime le terme de guerre qui était (et reste) une calamité mortelle et aveugle. Qui plus est la peste est personnifiée comme un ennemi, mais elle n'a pas de troupes à combattre... (il s'agit d'une guerre d'extermination).

Les conséquences

En huit vers (7à 14) sont évoquées les conséquences de la peste. Ce tableau est à la fois dramatique et mis à distance par les allusions à d'autres fables.
Le chiasme du vers 7 : Ils ne mouraient pas tous, / mais tousétaient frappés met en valeur le pronom tous et ce faisant souligne l'universalité du mal. La symétrie entre "mourir" et "être frappé" souligne la morbidité de la peste : ceux qui lui survivent la subissent quand même.
Les négations soulignent la privation : Ils nemouraient pastous (7), on n'en voyait point(8),nulmets n'excitait leur envie(10), NiLoups niRenards (11). Et c'est une privation vitale puisque les animaux ne mangent plus (l'observation est judicieuse, car un animal qui ne s'alimente plus est gravement malade ou se laisse mourir). L'instinct de reproduction est atteint : Les Tourterelles se fuyaient (v.13). Bien évidemment ces interprétations triviales sont sublimées par l'allusion à au moins deux autres fables ; "Le loup et l'Agneau", pour La douce et l'innocente proie (v.12) et "Les deux pigeons" pour la mention des Tourterelles. La peste atteint aussi les élans les plus sublimes : Plus d'amour, partant plus de joie (v. 14). L'amour est un élan vers l'autre et la joie est aussi divine.
Ainsi, c'est le tableau d'une mort universelle, physique et spirituelle, qui est évoqué.

Le discours du Lion

Le discours du Lion (v. 15 à 33) est présenté au style direct et témoigne d'un maîtrise certaine de la rhétorique. Il commence par faire l'état de la situation (15-17), en tire la conséquence et prend une décision, édicte une "règle" (18-20), justifie cette décision par l'histoire (21-24), et donne l'exemple en s'appliquant en premier la règle (25-29). Il conclut en demandant que l'on suive son exemple de contrition (30-33).
Toutefois il parle en majesté et se disculpe en semblant s'accuser.

La parole de majesté

Tout d'abord c'est le Lion qui réunit le conseil : Le Lion tint conseil (v.15). D'un point de vue historique, le Conseil se réunissait régulièrement deux fois par semaine sous Louis XIV. Ici, il est convoqué pour un ordre du jour exceptionnel, que le Lion / Roi va énoncer (cela existait pour des situations graves, comme une déclaration de guerre). Mais il était de tradition que le roi intervînt en dernier, après avoir écouté les avis émis selon l'ordre inverse des préséances (le premier à parler est le moins titré).
Le Lion énonce l'ordre du jour du conseil (v. 16 à 20). S'il commence son discours par l'apostrophe Mes chers amis, mise en valeur à la fin de l'alexandrin, elle témoigne à la fois de la gravité de la situation et d'une clausule rhétorique : les amis n'en sont pas, mais soumis aux royales décisions.
L’ordre du jour est impératif : Que le plus coupable de nous / Se sacrifie aux traits du céleste courroux. C’est la pratique du bouc émissaire, mais il doit se désigner comme tel ! Pour un résultat aléatoire : Peut-être il obtiendra la guérison commune.  Pour justifier cet ordre du jour, le Lion argue de l’histoire, mais sans précisions, ni références. Et le sacrifice est valorisé par le terme de dévouements, au pluriel, et à la rime avec accidents, ce qui en minore la portée, l’importance. En effet, les accidents sont des événements imprévisibles, qui ne dépendent pas de la responsabilité humaine.

L'art de se disculper en s'accusant (l'autocritique rhétoricienne)

Le Lion commence le premier l’exercice de contrition, mais il parvient à se disculper en même temps.
De quoi s’accuse-t-il : Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons / j’ai dévoré force moutons. Dans « satisfaire » il y a « satis », le juste assez : le Lion n’est pas coupable de gourmandise. Il s’agissait de se rassasier, sans plus. Le terme d’appétit le disculpe d’autant plus qu’il s’agit d’une inclination naturelle : le Lion n’a fait que suivre sa nature, et si ses appétits sont gloutons, il en est excusé d’avance, vu sa taille. Cet adjectif atténue aussi le verbe : j’ai dévoré : la faim justifie les moyens (sic). Le déterminant force évoque certes un grand nombre de victimes, mais reste flou : un chiffrage par milliers ou plus eût été accusateur, alors que force équivaut ici à « beaucoup ». La question rhétorique qui suit le disculpe en ce qu’elle est hors-sujet : Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense. Manger n’est pas défendre son honneur…Le comble est atteint avec l’alexandrin suivi d’un rejet de trois syllabes (loin des règles de la métrique classique) :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
En effet, la phrase construit une attente « déceptive » : même annonce une exception (donc s’agit-il d’un péché ?). La tournure impersonnelle il m’est arrivé disculpe le Lion : elle équivaut au latin « accidit » : ce qui survient (en français, un accident). Ainsi, ce n’était pas volontaire ou prémédité. Et le verbe manger apparaît plus bénin que dévorer, employé pour les moutons. Enfin, le rejet au vers suivant du complément d’objet (d’un infinitif), semble atténuer la culpabilité (comme si l’on mettait sous le tapis ce qui gêne).
[N.B. Le duc de Saint Simon a donné une description des repas du roi Louis XIV assez édifiante sur la « gloutonnerie »]
La conclusion de cette fausse autocritique est superbe : Je me dévouerai donc, s’il le faut : mais je pense / Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi : / Car on doit souhaiter, selon toute justice, / Que le plus coupable périsse. Trois alexandrins et un octosyllabe, qui présente la sentence comme une nécessité, justifiée par le juste en général (selon toute justice) . Le Lion ne se sacrifiera pas, comme l’indique la restriction s’il le faut, après l’accent d’hémistiche (sur un mode mineur).  Toutefois la parole royale reprend de l’ampleur avec l’enjambement et le contre-rejet : mais je pense. Penser est ici dire la volonté royale. Dans l’alexandrin suivant, l’hypocrisie atteint son comble : que chacun s’accuse ainsi que moi signifie apparemment que chacun doit dévoiler ses fautes, mais cela peut signifier le faire en se disculpant (comme le Lion l’a fait).

La réplique du courtisan (le renard)

 La réplique du renard est un magnifique exemple de flagornerie courtisane. Tout d'abord au vers 34, encadré par deux titres de respect (obséquieuse politesse) : Sire et trop bon roi. Faut-il voir de l'ironie ou du persiflage dans le trop bon ("trop bon, trop con", dit-on populairement), qui sera repris avec trop de délicatesse, un comble pour un glouton brutal. Aux vers 36 et 37, le renard entreprend de disculper publiquement le lion : Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce, / Est-ce un péché ? Non, non. L'on remarquera le ton vif, avec l'exclamation initiale, la question rhétorique et sa réponse répétée. Les moutons sont aussi traités de canaille, au singulier car c'est l'espèce entière qui est ainsi disqualifiée : le terme a désigné le bas peuple et a remplacé "chiennaille". Sotte espèce traduit aussi le mépris de caste : s'ils sont sots (sic), ils méritent leur sort (le renard symbolisant la ruse, et une forme d'intelligence), alors que les aristocrates (du grec "aristoï", les meilleurs ; on dirait aujourd'hui "l'élite") ont tous les droits à l'encontre de cette populace. Ainsi peut-être formulé un paradoxe : Vous leur fîtes, Seigneur, / En les croquant, beaucoup d'honneur. L'on notera au passage que le renard atténue la dévoration, en utilisant le verbe "manger", puis le verbe "croquer".
Pour ce qui est du berger, il flatte le lion en tant que roi des animaux dont la couronne serait disputée par les hommes qui sur les animaux / Se font un chimérique empire. La flagornerie tient à l'adjectif "chimérique", qui par incidence rappelle le règne réel du lion.
La flagornerie produit son effet : et flatteurs d'applaudir. Elle a aussi permis au renard de ne pas se livrer à l'exercice de contrition. Et le lion n'en sort pas grandi : il n'identifie pas la flatterie comme telle, et laisse le premier intervenant enfreindre la règle qu'il vient de fixer (Que chacun s'accuse ainsi que moi).

L'intervention de l'âne

Dans une fausse symétrie qui correspond à l'esthétique baroque, l'âne, seul herbivore à prendre la parole, sera confronté au discours du loup (à comparer avec l'échange entre le lion et le renard).Le problème de l'âne est qu'il a pris les propos du lion à la lettre et qu'il s'accuse réellement.
Vers 50 à 54 : en un pré de moines passant, / La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense, / Quelque diable aussi me poussant, / Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. / Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
 Il commet en effet un contresens puisqu'il a assisté à l'opposé du "parler net", c'est-à-dire en toute franchise : chacun des carnivores s'est disculpé en feignant le contrition : Tous (...) au dire de chacun étaient de petits saints (vers 47-48).
Il s'accuse par son manque de maîtrise rhétorique, en effet la gradation de son énumération est à contresens : la faim est un motif légitime (d'autant que pour un public carnivore, la faim d'herbe est plus qu'accessoire). L'occasion relève presque du péché, l'herbe tendre relève nettement du péché de gourmandise, enfin la mention du diable condamne l'âne, dans un contexte inquisitorial. Et il insiste encore en mentionnant le droit : Je n'en avais nul droit. Or il n'y a pas faute : l'herbe repousse, les moines n'en mangent pas (et leurs propriétés sont assez critiquées), et la largeur de la tonte est une "peccadille".
Mais sa maladresse rhétorique expose l'âne à la vindicte, car il vient de s'accuser, croyant bien faire. Son discours est plus court que celui du lion, et la réponse sera au discours indirect puis indirect libre.

L'intervention du loup

Le faux parallélisme est plus flagrant :  le renard disculpait le lion (au discours direct) tandis que le loup accable l'âne (au discours indirect et indirect libre).
L'assemblée a déjà condamné l'âne : A ces mots on cria haro sur le Baudet. En effet, crier "haro", signifie, d'après le TLFi : " Crier haro (sur qqn ou qqc.). Désigner quelqu'un (quelque chose) à la réprobation générale en le faisant passer pour coupable".
Le Loup va donc "élaborer le réquisitoire. En quoi est-il qualifié ? Le fabuliste s'amuse quelque peu. Depuis le "Roman de Renart" le loup n'est pas réputé subtil, mais brutal... et il porte un pelage sombre. D'où le clin d'oeil entre les robes sombres des procureurs et celle des clercs (avec celle du loup de légende). C'est cette seule qualité (sa couleur de robe) qui l'habilite à prendre la parole. Et quelle parole : au lieu de prononcer un réquisitoire il fait une harangue (discours destiné à motiver les troupes). Il ne propose aucun argument, mais reprend grossièrement le mépris du renard pour le bas peuple : ce maudit animal, / Ce pelé, ce galeux. Ce ternaire serait oratoire s'il ne se répartissait pas sur deux vers, et s'il était construit, gradué : les trois caractérisations sont décroissantes : maudit évoque la malédiction divine, mais pelé et galeux évoquent un disgrâce physique dont la dernière a une cause précise.
Mais le procès est instruit d'avance : l'âne s'est accusé, et le conseil tire à sa fin. Il importe peu que le loup plaide convenablement. Le coupable a enfin été trouvé et l'on charge le bouc émissaire de tout le mal (vers 58). A compter du moment où il s'est accusé, l'âne est condamné, au poit que l'on tord la justice : Sa peccadille fut // jugée un cas pendable. L'alexandrin est admirable : il met en parallèle la peccadille et le cas pendable (trois syllabes chacun). Or la "peccadille" est une faute mineure, et son origine italienne avec un suffixe atténuatif renforcent cet aspect. Et le "cas pendable" qu'elle devient est un motif de pendaison (un crime de sang, pour l'époque). Le  terme "jugée" est minoré par sa place après l'accent d'hémistiche (// marque l'hémistiche) : en effet, il n'y a pas de jugement. L'arbitraire est rendu par le vers 60 qui relate l'accusation au discours indirect libre, ce qui laisse dans l'ombre ceux qui ont prononcé ces paroles : Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable ! L'on pourrait revenir sur la fausseté de l'accusation : l'herbe repousse, et les propriétaires du pré étant des moines, d'une part ils ne mangent pas d'herbe, d'autre part les propriétés monastiques suscitaient quelque contestation... La qualification de "crime abominable" apparaît donc outrée par antithèse, et manifeste la mauvaise foi. A moins qu'il ne faille voir une critique d'une justice plus prompte à défendre les biens que les gens. La sentence est immédiate : Rien que la mort n'était capable / D'expier son forfait : on le lui fit bien voir (vers 61-62). L'enjambement a été déconseillé par Boileau dans son Art poétique, mais ici il met en valeur "expi-er" (mise en valeur soulignée par la diérèse). Il ne s'agit plus de se dévouer, c'est-à-dire de se sacrifier pour l'intérêt général, comme le disait le lion, mais "d"expier son forfait" : sans grandeur aucune, donc : la dignité sacrificielle n'est pas pour l'âne, qui appartient au bas peuple. L'ellipse narrative : "on le lui fit bien voir" traduit par sa sécheresse que l'exécution fut immédiate (pas de recours possible, pas d'appel) ; mais sa forme périphrastique reflète aussi l'hypocrisie de la bienséance.

 La moralité

 N.B. Utiliser le terme de "moralité", au sens de leçon que l'on peut tirer de qch est plus pertinent que celui de "morale", car un grand nombre des moralités ne sont pas du tout morales, comme ici.
Les deux derniers vers, des alexandrins, posent la moralité explicite de cette fable et sont restés fort célèbres, hélas, parce que justice a gardé une dimension "de classe" :
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
L'on notera le parallélisme entre "puissant" et "blanc" d'une part, et d'autre part entre "misérable" et "noir". Dans l'Athènes antique, les citoyens jurés déposaient dans une urne une pierre noire pour condamner ou une pierre blanche pour acquitter (on dit encore que qn "a été blanchi par la justice"). Mais l'arbitraire et l'injustice sont encore plus sévèrement dénoncés : "les jugements de cour [de justice] vous rendront..." : le jugement transforme les faits pour les conformer à la position sociale. Lourde mais pertinente critique d'une justice qui vise à assurer le maintien de l'ordre social, fût-il injuste, et fût-ce au détriment de la notion même de justice.

Moralité implicite

Il existe aussi, à travers la fable (le récit), une moralité implicite, qui se décline sous plusieurs aspects, que nous ne mentionnerons que brièvement, et qui traite de l'usage institutionnel du langage.
  • L'âne est condamné parce qu'il a pris au pied de la lettre le propos du lion. La moralité est que les propos des puissants sont trompeurs et doivent être décryptés ou confrontés à leurs actes (le lion se disculpe en feignant de s'accuser).
  • Le renard montre qu'il vaut mieux faire diversion par rapport à l'injonction d'un pouvoir arbitraire.
  • Le mouvement de foule est à éviter à tout prix : une fois que la foule a crié "haro", même un discours inepte comme celui du loup était recevable puisqu'il flattait le "sentiment" de la foule.
  • Enfin, la maîtrise du langage, qu'illustre le fabuliste, peut sauver: elle décèle les pièges, permet d'énoncer des vérités à mots couverts, et commande de se taire si nécessaire.
 Jean-Michel Messiaen - avril 2011

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